Vie de la congrégation des soeurs de la Sainte Trinité

14/01/2018

Pour en savoir plus sur le pape et les migrants

Le pape, les migrants, des malentendus

Samuel Lieven et Nicolas Senèze (à Rome) , le 13/01/2018 à 6h00

François a placé la question des migrants au cœur de son pontificat, au risque de ne pas toujours être compris des catholiques eux-mêmes.

Le pape François, lors de sa visite dans un camp de réfugiés en 2016, sur l’île de Lesbos (Grèce).

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Le pape François, lors de sa visite dans un camp de réfugiés en 2016, sur l’île de Lesbos (Grèce). / Andrea Bonetti /AP

François est-il pour un accueil inconditionnel des migrants ?

Al’instar de ses prédécesseurs, le pape François défend un accueil large, mais non inconditionnel, des migrants, reconnaissant qu’« un gouvernement doit gérer ce problème avec la vertu propre au gouvernant, c’est-à-dire la prudence ». Face à « la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale », il demande donc non seulement d’« accueillir » les réfugiés mais aussi de les « protéger », de les « intégrer »et de « promouvoir » le développement.

Mais de quels migrants parle-t-il ? Dans la tradition de l’Église, François en a une acception plus large que la communauté internationale, définissant le réfugié comme « l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » (1).

D’autre part, s’il parle beaucoup des droits des réfugiés, le pape n’oublie pas non plus leurs devoirs. Celui qui arrive est tenu de s’adapter au pays d’accueil « en respectant avant tout ses lois ». Il rappelle, dans la lignée de Jean-Paul II, ce que doit être une intégration : ni une assimilation qui conduirait à « supprimer ou à oublier sa propre identité culturelle » ni « un isolement réciproque, avec le risque de ”ghettoïsations” » que cela comporte. Pour François, l’intégration consiste avant tout en un enrichissement mutuel de deux cultures.

Pourquoi ne privilégie-t-il pas les réfugiés chrétiens ?

En avril 2016, certains ont pu s’étonner que François ne ramène de Lesbos que des migrants de confession musulmane. Le Vatican a précisé par la suite que seules les familles dont les papiers étaient en règle avaient été retenues, ce qui n’était pas le cas de deux familles chrétiennes retenues dans une première sélection.

Par ailleurs, François place l’aide aux réfugiés sur le plan des droits humains. Il ne peut donc être question de ne s’occuper que des réfugiés chrétiens : cela reviendrait pour lui à se transformer en dirigeant communautaire et à abandonner la vocation universelle du catholicisme. Il appelle par ailleurs au respect de leur liberté religieuse et regrette de voir la religion devenir « l’occasion pour justifier idéologiquement de nouvelles formes d’extrémisme ou bien un prétexte à l’exclusion sociale, voire à des formes de persécutions des croyants ».

Pourquoi le pape fait-il de la politique ?

À en croire ses détracteurs, il ne reviendrait pas à un chef spirituel de prendre position dans un domaine relevant de la souveraineté des États. Certains, à l’instar de l’ancien député souverainiste Philippe de Villiers, lui reprochent même de favoriser le « suicide de l’Occident » en donnant la priorité à l’accueil des migrants.

Pourtant, si l’on songe au rôle de premier plan que Jean-Paul II a tenu dans la chute du bloc soviétique, François n’est pas le premier pape à se mêler de politique. Sur ce plan, il se réfère à la doctrine sociale de l’Église qui invite les chrétiens à prendre une part active dans la vie publique. Loin de vouloir le suicide de l’Occident, c’est au nom même de ses valeurs les plus universelles que François promeut l’accueil des réfugiés. Il voit là « une application de ces principes et valeurs d’accueil et de fraternité qui constituent un patrimoine commun d’humanité et de sagesse auquel puiser ». François va plus loin encore en rattachant la question des migrants au droit « fondamental à la vie » qui « ne peut pas dépendre de l’état migratoire d’une personne ».

Trop politique… ou pas assez, selon d’autres voix qui reprochent au pape de ne suggérer aucune piste d’action concrète lorsqu’il prône l’accueil des migrants. C’est oublier qu’en l’espèce, le pape a plusieurs fois préconisé des « programmes d’accueil diffus » où quelques familles sont prises en charge par une communauté ou une commune, afin de faciliter leur intégration. Il rejoint là l’analyse d’experts selon lesquels une intégration réussie ne peut s’appuyer sur les seules ressources de l’État. Elle doit aussi faire appel aux collectivités locales et à la société civile, comme c’est notamment le cas en Allemagne.

Se livre-t-il à une lecture trop littérale de l’Évangile : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25) ?

Pour le pape, « il ne faut jamais oublier que les migrants, avant d’être des numéros, sont des personnes, des visages, des noms, des histoires ». Peut-on lui reprocher un manque de réalisme ? Non, estime François Héran, titulaire de la chaire migrations et sociétés au Collège de France (2). Même le démographe qu’il est estime que « dans les situations d’urgence, nous devons être capables de changer d’échelle au lieu de chipoter sur quelques milliers d’individus ».

Ce pape argentin ne sous-estime-t-il pas les réalités européennes ?

Certes, le pape François, lui-même fils d’immigré, est marqué par son origine argentine, société très diversifiée constituée essentiellement d’immigrés. Mais son parcours de jésuite, congrégation la plus répandue sur le globe, et de cardinal amené à venir souvent à Rome, lui a permis d’acquérir une vision planétaire des grands enjeux d’aujourd’hui et une fine compréhension des défis qu’affronte l’Europe.

Le pape est bien conscient du « profond malaise face à l’arrivée massive de migrants et de réfugiés », comme il le reconnaissait en septembre devant les responsables européens de la pastorale des migrants. Toutefois, ce malaise est avant tout « révélateur des limites des processus d’unification européenne, des obstacles auxquels doit se confronter l’application concrète de l’universalité des droits humains, des murs contre lesquels se heurte l’humanisme intégral qui constitue l’un des fruits les plus beaux de la civilisation européenne ».

Au fond, c’est en étant fidèle de nouveau à ses valeurs fondatrices que l’Europe peut espérer « continuer à être un lieu accueillant, annonciateur de paix et de développement », a-t-il encore répété lundi devant les ambassadeurs du monde entier. L’arrivée des migrants, en ce sens, peut être une chance à ses yeux pour lui permettre de « redécouvrir son patrimoine culturel et religieux propre ».

François ne minimise-t-il pas le choc culturel lié à la présence croissante de musulmans en Europe ?

Venu d’un pays où l’islam est presque absent, François pécherait par angélisme à l’égard de populations musulmanes pénétrant en masse sur le territoire européen. Vrai ou faux ? Sur la réalité des flux, les spécialistes sont formels. « L’Europe n’accueille pas toute la misère du monde, rappelle François Héran, du Collège de France. Ce sont les pays limitrophes (Liban, Jordanie, Turquie…) qui accueillent le plus gros des migrants et seule une part très sélectionnée d’entre eux parvient à atteindre l’Europe. »

Ce n’est donc pas l’accueil de réfugiés qui augmente de façon drastique la présence de l’islam sur notre sol. En 2016, selon Eurostat (3), la France a accordé l’asile à environ 500 réfugiés pour 1 million d’habitants – soit environ 35 000 demandes accordées sur les 100 000 déposées. Rapportée à la population française, c’est à peine un tiers de la moyenne européenne, dix fois moins que l’Allemagne, quatorze fois moins que la Suède…

Enfin, on ne peut superposer islam et immigration. L’Érythrée, par exemple, d’où proviennent de nombreux migrants, est composée à parts égales de musulmans et de chrétiens orthodoxes. Quant au référentiel chrétien européen, les spécialistes observent qu’il est tour à tour mobilisé pour justifier ou fustiger l’accueil des migrants. En Pologne ou en Hongrie, le christianisme est essentiellement brandi comme un étendard contre une invasion supposée de l’islam. En Allemagne, l’Évangile sert plus souvent de référence pour promouvoir l’accueil des réfugiés.

Pourquoi n’encourage-t-il pas plutôt les migrants à rester chez eux ?

Si le pape considère comme partie intégrante de la dignité humaine le « droit de pouvoir émigrer », il défend avec la même ardeur le « droit de ne pas devoir émigrer ». Lutter contre la pauvreté dans les pays de départ implique un effort accru dans le domaine de la coopération et de l’aide au développement, ce sur quoi le pape insiste dans la plupart de ses discours. « Les États et les entreprises ont encore un énorme travail d’investissement à accomplir dans ce domaine », confirme Frédéric de Saint- Sernin, responsable de l’agence de développement Acted.

Toutefois, et le pape comme les experts le répètent à l’envi, les facteurs de migration les plus immédiats sont les conflits – Syrie, Darfour, Érythrée – et l’impact du changement climatique sur la vie des populations. « Si l’on ajoute à ces facteurs la poussée démographique en Afrique et les nombreux États en faillite, on peut penser que les flux migratoires ne sont pas près de se tarir », met en garde Frédéric de Saint-Sernin.

Le pape oublie-t-il le bien commun des États et leur droit à poser des limites à l’immigration ?

Tout en soulignant déjà qu’émigrer est un « droit de la personne humaine », Paul VI reconnaissait aux États celui de réguler l’immigration, mais comme exception motivée par « des motifs graves et objectivement fondés, relevant du bien commun » (4). « La question est de savoir ce que recoupe aujourd’hui ce bien commun », relève le jésuite Christian Mellon, spécialiste de la pensée sociale de l’Église.

Pour Jean-Paul II et Benoît XVI, le bien commun d’un État ne peut s’opposer à celui d’une humanité tout entière (5). Dans cette logique, François ne peut accepter qu’un pays invoque son « bien commun » pour se fermer totalement à l’accueil des réfugiés. Y compris pour des raisons de sécurité qui ne peuvent prévaloir sur les droits fondamentaux des migrants, comme il le rappelait dans son message pour la Journée mondiale des migrants 2018.

François ne rejette pas pour autant le risque terroriste. Il s’insurge en revanche contre ceux qui « fomentent la peur des migrants, parfois à des fins politiques » et méprisent au nom de « la sécurité nationale ou (du)poids financier de l’accueil des nouveaux arrivants (…) la dignité humaine qui doit être reconnue pour tous » (6).

Samuel Lieven et Nicolas Senèze (à Rome)